Les Psaumes
Psaume 44 : Ô Dieu, nous avons entendu de nos oreilles (Psaume 43 de la Vulgate)
Le Psaume 44, « Ô Dieu, nous avons entendu de nos oreilles », est la supplication d'un peuple vaincu qui garde la foi. Texte complet dans la traduction de l'abbé Fillion (1895), le sens des Pères et sa place dans la liturgie traditionnelle.

Le Psaume 44 est la supplication d'un peuple vaincu qui n'a pourtant pas renié son Dieu : « Ô Dieu, nous avons entendu de nos oreilles, nos pères nous ont raconté l'œuvre que tu as accomplie… aux jours anciens. » L'Église y a toujours reconnu la voix des martyrs et de la chrétienté persécutée, car saint Paul lui-même en cite un verset pour dire le sort des fidèles livrés à la mort. Nous donnons ici le texte complet dans la traduction de l'abbé Fillion (1895), sur la Vulgate, le sens que les Pères y ont lu et sa place dans la liturgie traditionnelle.
Psaume 44 ou Psaume 43 ? La double numérotation
Le psaume que l'on cherche sous le numéro 44 est, dans la numérotation traditionnelle de l'Église — celle de la Vulgate latine et de la Septante grecque —, le Psaume 43, qui commence en latin par « Deus, auribus nostris audivimus ». La numérotation hébraïque, suivie par la plupart des Bibles modernes, le compte comme 44 ; la différence vient du regroupement de deux psaumes au début du Psautier, si bien que du Psaume 10 au Psaume 146 la Vulgate a toujours un numéro de retard sur l'hébreu. Psaume 44 (numérotation hébraïque) = Psaume 43 (Vulgate) : c'est le même psaume. La traduction de l'abbé Fillion (1895), faite sur la Vulgate, suit la numérotation latine (Psaume 43) en indiquant l'équivalence hébraïque — nous donnons les deux numéros. Pour l'ensemble du Psautier et ses deux numérotations, voir notre guide des psaumes.
Le titre l'attribue aux fils de Coré, la famille de chantres du temple à qui l'on doit aussi le Psaume 45. Ce n'est pas la prière d'un homme seul, mais le cri d'une nation entière : le « nous » y domine du premier au dernier verset.
Le texte complet du Psaume 44 (traduction de l'abbé Fillion, 1895)
Psaume 44 (Vulgate 43)
Pour la fin, des fils de Coré, pour l'instruction.
O Dieu, nous avons entendu de nos oreilles ; nos pères nous ont annoncé l'œuvre que Vous avez faite en leurs jours, et aux jours anciens.
Votre main a exterminé les nations, et Vous les avez établis à leur place ; Vous avez affligé les peuples, et Vous les avez chassés.
Car ce n'est point par leur glaive qu'ils ont conquis ce pays, et ce n'est pas leur bras qui les a sauvés, mais c'est Votre droite et Votre bras, et la lumière de Votre visage, parce que Vous les aimiez.
Vous êtes mon roi et mon Dieu, Vous qui ordonnez le salut de Jacob.
Par Vous nous renverserons nos ennemis, et en Votre Nom nous mépriserons ceux qui se lèvent contre nous.
Car ce n'est pas dans mon arc que je me confierai, et ce n'est pas mon glaive qui me sauvera.
Mais c'est Vous qui nous avez sauvés de ceux qui nous affligeaient, et qui avez confondu ceux qui nous haïssaient.
En Dieu nous nous glorifierons tout le jour, et nous célébrerons à jamais Votre Nom.
Mais maintenant Vous nous avez repoussés et couverts de honte, et Vous ne sortez plus, ô Dieu, avec nos armées.
Vous nous avez fait tourner le dos à nos ennemis, et ceux qui nous haïssaient nous mettaient au pillage.
Vous nous avez livrés comme des brebis de boucherie, et Vous nous avez dispersés parmi les nations.
Vous avez vendu Votre peuple à vil prix, et il n'y a pas eu foule dans l'achat qui s'en est fait.
Vous nous avez rendus l'opprobre de nos voisins, et un objet d'insulte et de moquerie pour ceux qui nous entourent.
Vous nous avez rendus la fable des nations ; les peuples branlent la tête à notre sujet.
Tout le jour ma honte est devant mes yeux, et la confusion de mon visage me couvre tout entier,
à la voix de celui qui m'outrage et m'injurie, à la vue de l'ennemi et du persécuteur.
Tous ces maux sont venus sur nous ; et pourtant nous ne Vous avons pas oublié, et nous n'avons pas agi avec iniquité contre Votre alliance.
Et notre cœur ne s'est point retiré en arrière ; et Vous avez détourné nos pas de Votre voie.
Car Vous nous avez humiliés dans un lieu d'affliction, et l'ombre de la mort nous a recouverts.
Si nous avons oublié le Nom de notre Dieu, et si nous avons étendu nos mains vers un dieu étranger,
Dieu n'en redemandera-t-Il pas compte ? Car Il connaît les secrets du cœur. Car c'est à cause de Vous que nous sommes tous les jours livrés à la mort, et qu'on nous regarde comme des brebis de boucherie.
Levez-Vous ; pourquoi dormez-Vous, Seigneur ? Levez-Vous, et ne nous repoussez pas à jamais.
Pourquoi détournez-Vous Votre visage ? Pourquoi oubliez-Vous notre misère et notre tribulation ?
Car notre âme est humiliée dans la poussière, et notre sein est comme collé à la terre.
Levez-Vous, Seigneur ; secourez-nous, et rachetez-nous à cause de Votre Nom.
Le cri d'un peuple vaincu : le sens du psaume
Le psaume se déploie en trois temps. Il s'ouvre sur le souvenir des merveilles anciennes : ce n'est pas par l'épée que les pères ont conquis le pays, mais par la droite de Dieu — la première leçon du psaume est que tout salut vient de lui. Vient ensuite la plainte : maintenant l'armée recule, le peuple est vendu, dispersé, tourné en dérision. Enfin monte la supplication, d'autant plus déchirante que ceux qui souffrent protestent de leur fidélité : « Tout cela nous arrive sans que nous t'ayons oublié. » C'est le mystère de l'épreuve du juste — non le châtiment d'une faute, mais une souffrance obscure que Dieu semble permettre en silence.
Saint Augustin, commentant ce psaume, y entend la voix du Corps entier du Christ, c'est-à-dire de l'Église en butte aux persécutions. Le peuple qui parle ici n'est pas puni pour son infidélité : il souffre à cause de son Dieu, et cette souffrance innocente est déjà celle des martyrs. Le verset le plus abrupt du psaume — « Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ? » — n'accuse pas Dieu d'indifférence : les Pères y ont lu le mystère de Celui qui paraît dormir au milieu de la tempête, comme le Christ endormi dans la barque, pour éprouver et fortifier la foi des siens. Dieu ne dort pas ; c'est notre patience qu'il attend.
« À cause de toi, tout le jour… » : le psaume des martyrs
Un verset de ce psaume a reçu, dans le Nouveau Testament même, sa pleine lumière. Saint Paul, au terme de son grand chant sur l'amour invincible du Christ, écrit : « Qui nous séparera de l'amour du Christ ?… Selon qu'il est écrit : À cause de toi, tout le jour nous sommes livrés à la mort, et on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie » (Romains 8, 35-36). C'est le verset 23 de notre psaume que cite l'Apôtre. Ce qui n'était, dans la bouche d'Israël vaincu, qu'une plainte, devient sous la plume de saint Paul le titre de gloire des chrétiens : être livré à la mort à cause de Dieu, ce n'est pas être abandonné, c'est participer à la victoire du Christ. Voilà pourquoi la tradition a fait du Psaume 44 le psaume des martyrs et de l'Église souffrante de tous les temps.
Ce renversement est la clé de toute prière chrétienne dans l'épreuve. Le fidèle qui semble écrasé n'est pas vaincu : « En tout cela nous sommes plus que vainqueurs par Celui qui nous a aimés », ajoute aussitôt saint Paul. Le psaume qui commençait dans la détresse ne se ferme pas sur le désespoir mais sur un appel confiant : « Lève-toi pour nous secourir, délivre-nous à cause de ta bonté. »
Le Psaume 44 dans la liturgie traditionnelle
Au Bréviaire romain de 1962, le Psaume 43 est réparti dans le psautier ferial de la semaine et récité à Matines, l'office de la nuit où l'Église veille dans les ténèbres et attend le secours de son Dieu. Sa place y est juste : Matines est l'heure du combat et de l'attente, et ce psaume est tout entier attente d'une délivrance. Ceux qui prient le bréviaire redisent ainsi régulièrement la supplication du peuple fidèle sous l'épreuve.
L'Église a compris ce psaume à la lumière du martyre. Aux jours où elle honore ceux qui ont versé leur sang, la liturgie reprend volontiers les mots « Propter te mortificamur tota die » — « À cause de toi, nous sommes livrés à la mort tout le jour » —, car c'est en eux que le psaume trouve son sens plénier. Le chrétien persécuté, comme jadis Israël vaincu, remet sa cause entre les mains de Dieu et n'attend le salut que de lui.
Comment prier le Psaume 44
La tradition en suggère les moments. On le prie au temps de la persécution et de l'épreuve collective, quand l'Église ou la foi elle-même semblent reculer, pour tenir dans la fidélité sans céder au découragement. On le prie dans la souffrance injuste, quand on pâtit sans l'avoir mérité, afin d'unir sa peine à celle des martyrs plutôt que de la juger absurde. On le prie enfin en union avec l'Église souffrante, pour ceux qui, aujourd'hui encore, sont « livrés à la mort à cause de » leur Dieu. On le récite lentement, verset par verset, et on l'achève par le Gloria Patri, comme fait l'Église — car même la plainte se termine dans la louange de la Sainte Trinité. Sur la manière d'entrer dans la prière des psaumes en général, on lira notre guide des psaumes, à côté du Psaume 43, autre supplication d'une âme qui plaide sa cause devant Dieu.
Questions Fréquentes
Pourquoi le Psaume 44 est-il numéroté 43 dans certaines Bibles ?
Parce qu'il existe deux numérotations. La Vulgate latine et la Septante grecque, suivies par la liturgie de l'Église, le comptent comme Psaume 43 ; la numérotation hébraïque, suivie par la plupart des Bibles modernes, le compte comme 44. C'est le même psaume, le Deus auribus nostris.
Qui a écrit le Psaume 44 ?
Le titre l'attribue aux fils de Coré, une famille de chantres du temple. Ce n'est pas la prière d'un seul homme mais celle de tout un peuple, qui parle à la première personne du pluriel. Comme pour tout le Psautier, l'auteur principal est l'Esprit Saint qui a inspiré l'écrivain sacré.
De quoi parle le Psaume 44 ?
C'est la supplication d'un peuple vaincu et humilié qui n'a pourtant pas renié son Dieu. Il rappelle d'abord les victoires anciennes dues à la seule main de Dieu, déplore ensuite la défaite présente, et demande enfin le secours divin, tout en protestant de sa fidélité : « Tout cela nous arrive sans que nous t'ayons oublié. »
Que signifie « À cause de toi, tout le jour nous sommes livrés à la mort » ?
C'est le verset 23 du psaume, cité par saint Paul aux Romains (8, 36). Il exprime le sort du fidèle persécuté non pour ses fautes mais à cause de sa foi. Chez saint Paul, cette plainte devient un titre de gloire : celui qui meurt pour Dieu n'est pas vaincu mais « plus que vainqueur ». C'est pourquoi la tradition en fait le psaume des martyrs.
Que veut dire « Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ? »
C'est le cri de la foi éprouvée, non un reproche. Dieu ne dort pas, mais il paraît parfois silencieux au cœur de l'épreuve. Les Pères y ont vu l'image du Christ endormi dans la barque pendant la tempête : il semble dormir pour éprouver la confiance des siens, avant de commander aux flots.
Quand récite-t-on le Psaume 44 dans la liturgie traditionnelle ?
Au Bréviaire romain de 1962, le Psaume 43 est récité à Matines, dans le cours ferial de la semaine. L'Église en reprend aussi les mots — « Propter te mortificamur tota die » — dans la mémoire des martyrs, dont ce psaume est la prière par excellence.
Faut-il lire le Psaume 44 dans la version Louis Segond ?
La version Segond est une traduction protestante. Le lecteur catholique dispose de la traduction de l'abbé Fillion (1895), faite sur la Vulgate latine de l'Église — c'est elle que nous citons ici intégralement.
Pour prier le Psaume 44 et tout le Psautier, l'application Iter Fidei donne les psaumes, les prières traditionnelles et le calendrier liturgique de 1962, avec l'audio pour prier. Télécharger ici.
Sources. Psaume 44 : La Sainte Bible, traduction de l'abbé A. Fillion (1895), sur la Vulgate Sixto-Clémentine (Vulg. xliii ; hébr. xliv). Texte latin : Vulgate Clémentine, Psalmus 43, « Deus, auribus nostris audivimus ». Citation par saint Paul : Épître aux Romains 8, 35-36, reprenant le verset « Propter te mortificamur tota die ». Lecture du psaume comme voix du Corps du Christ et de l'Église persécutée : saint Augustin, Enarrationes in Psalmos, sur le Ps. 43. Usage liturgique : Breviarium Romanum (1962), répartition du Psautier à Matines.